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 19) A propos de mon grand-père. ( texte en cours)

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redelberg patrick
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MessageSujet: 19) A propos de mon grand-père. ( texte en cours)   Sam 28 Avr - 10:13

Si je parvenais à écrire un texte consacré à mon grand-père, j'éprouverais un bonheur sans nom...j'y travaille...on verra.
Pour l'instant..ce beau texte de Philippe Claudel...sur sa grand-mère..sa grand-mère..qui lui a inspiré ce personnage de grand-père, inoubliable, qui est au centre de ce magnifique livre ( je l'ai appris par coeur....) Le Café de l'Excelsior.
Ce texte me touche pour de multiples raisons...La Meuse, peut-être....mais bien plus...
A la première lecture de ce livre, j'ai, naïvement, cru retrouver mon grand-père, avec qui je vis, puis je me suis rendu compte que je ne le retrouvai pas...je le découvrai!...
Le roman, l'écriture romanesque ne m'intéresse que lorsqu'elle produit une forme de connaissance..et non de "retrouvailles".. Le roman comme instrument de connaissance...bien plus pertinent que ces sinistres mathématiques, qui vous tuent un esprit, un être....carcan dérisoire et sinistre tout juste bon à vous formater un soumis, une copie d'être....exploitable, reproductible à foison....nul donc...
Ce texte dit tout!....
De la necessité d'écrire pour vivre, tout d'abord...
De sa puiissance de création d'un univers..bien plus infini que celui proposé par les astrophysiciens les plus pointus...Mon univers intérieur, intime, singulier....bien plus infini que ces agrégats de particules qui nous encombrent, nous angoissent, parfois, nous meurtrissent toujours.
Mais il dit tout, aussi, de la fonction de l'écriture romanesque...
Inventer, travestir, mentir...pour produire une vérité!...
Le grand-père de Philippe Claudel...inspiré de sa grand-mère!....Quoi de plus beau pour dire la puissance de l'écriture?.....

"J’ai passé une partie de mon enfance au bord du Grand Canal. Pas celui de Venise mais celui de Dombasle. On ne le trouve sur aucune peinture. Il n’a rien de pittoresque ni de somptueux. C’est un canal ordinaire, comme il y en a tant, bordé çà et là par de grands arbres dont les racines fouillent les berges et les crèvent parfois. C’est un chemin liquide qui sort de la petite ville pour aller dans la campagne, sous des nuages blancs, et finit par se perdre dans le ciel sans drame ni grand éclat.
Ma grand-mère vivait dans une petite maison au bord de cette eau faussement dormeuse. Elle était éclusière. Ce métier d’homme lui allait comme un gant. Le canal alors était parcouru par de lourdes péniches dont les ponts sentaient le goudron, le sel, le coke, le hareng et le café, la potasse et le vent. Il y avait chaque jour sur l’eau des morceaux d’Europe qui passaient ainsi, dans les remous et les tourbillons d’hélice. Grand-Mère veillait sur tout cela. Elle en était heureuse. Les vrais royaumes tiennent souvent dans le creux d’une main.
C’était une femme d’un temps où les gestes comptaient plus que les mots. Ses longs silences valaient de belles phrases. Il m’arrive souvent encore de penser à elle, même si j’ai perdu son visage, et j’ai beau le chercher très loin de moi, je ne rencontre plus guère que des débris de temps. Je ferme les yeux comme je le faisais quand je savais qu’elle allait m’embrasser les soirs où je dormis dans sa maison, et j’attends. Longtemps. Sans que plus rien n’arrive jamais bien sûr ; c’est après tout le lot commun des hommes que d’apprendre à vivre avec de doux fantômes dont le nombre s’accroît sans cesse à mesure que les années meurent. Cela je le sais bien, mais je n’ai jamais été doué pour les apprentissages.
Chaque jour ou presque, près l’école, j’allais la retrouver dans sa petite maison de l’écluse, et je restais avec elle jusqu’au moment où, sortant de leur travail, mes parents passaient me prendre. Nous causions de confitures et de poissons, de la vie des mariniers et des ragondins qui rongeaient les talus. Elle s’affairait toujours. « Il n’y a que les trimardeurs qui se reposent ! » Je ne savais pas ce qu’était un trimardeur. Je n’osais pas le lui demander. Je prenais le mot comme un trésor.
Durant les mois de mai et de juin, nous allions chaque jour en cueillette. Nous partions côte à côte, mais elle marchait lentement, et je disparaissais bien vite dans les hautes herbes des prés à la recherche des premiers coquelicots. Elle m’avait appris avec les boutons de ces fleurs à faire de minuscules poupées à robe de pétales, qui très vite perdaient leur couleur soyeuse pour n’être plus au bout de quelques heures que des hardes fragiles et molles, que je finissais par jeter, un peu déçu que la beauté passât si vite dès qu’on la tenait dans la main. Je ne pouvais savoir alors que cette déconfiture de pétales et d’étamines illustrait la part la plus acide de la destinée humaine. Grand-Mère ramassait à quelques mètres de moi de larges brassées de catiginaires pour donner à manger à ses trois lapins russes qui avaient des yeux de veau. J’organisais dans mon cerveau, avec mes fleurs écorchées à qui j’avais donné des noms de demoiselles, des bals de princesse. J’avais dix ans à peu près. C’est dire si j’avais le temps.
Lorsqu’il faisait mauvais, nous restions tous les deux dans la cuisine. L’étroite pièce avait un parfum de toile cirée et de fonte, de levure de bière, de parquet lavé. J’y prenais ma jeune vie comme un verre de sirop. Assis sur la chaise de bois clair à l’assise verte, mes pieds ne touchaient pas encore le sol. Ces quelques centimètres qui me séparaient du monde d’en bas, ce vide immense qui me permettait de battre des jambes, sans que rien n’arrêtât ce balancement joueur, expriment dans mon esprit aujourd’hui la distance exacte entre le bonheur et son assassinat. Lorsque j’ai écrit Le Café de l’Excelsior, je crois que c’est un peu tout cela que j’ai voulu revivre : j’ai crée un grand-père en pensant à Grand-Mère. J’ai pris un peu de vie et j’en ai fait un livre, comme il arrive parfois que certains livres nous aident à supporter la vie.

Philippe Claudel,
Au Revoir Monsieur Friant
2001
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19) A propos de mon grand-père. ( texte en cours)
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